Blocages et déblocages ? -- Fabrice AUBERT

Présentation : Les mots ne sont pas qu'une suite de lettres qui s'assemblent. Ils sont souvent la représentation, pour ne pas dire la matérialisation des rapports sociaux qui fondent nos relations. Ainsi le terme " bloquer " donne à priori un sens (...)

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Présentation : Les mots ne sont pas qu’une suite de lettres qui s’assemblent. Ils sont souvent la représentation, pour ne pas dire la matérialisation des rapports sociaux qui fondent nos relations. Ainsi le terme « bloquer » donne à priori un sens négatif à l’évolution de ce que le système appelle « progrès ». Si tel est le cas, alors toute opération de « déblocage » devient de fait, un combat pour la liberté…

Pourtant entre « bloqueurs » et « débloqueurs », si l’on regarde l’Histoire à l’aune des « rapports sociaux » et non du simple rapport juridique de propriété des moyens de production (Capitalisme), la mise en perspective historique donne raison aux « bloqueurs », aujourd’hui dénoncés, contre les « débloqueurs »… Et si en définitive, c’étaient les « bloqueurs » qui « débloquaient » l’Histoire ???

Du blocage des facs ? Les événements récents du « blocage des facs » face à la loi ORE et les images des « dégâts » occasionnés à cette occasion semble donner raison aux « débloqueurs » des « forces de l’ordre », qui permettent ainsi aux étudiants de reprendre leurs études, rôle dévolue à l’Université…

Pourtant le fait que l’Université de Tolbiac au cours de leur blocage s’intitule « Commune libre de Tolbiac », renvoie bien à cette histoire sociale, matrice de nos ruptures politiques qui sont l’écriture spécifique de notre Pays. La « Commune  », c’est cette période historique de « blocage » de Paris ayant proclamé à la face du monde capitaliste, l’émergence de la Commune (mis en commun) comme système social en rupture avec le capitalisme émergent, dont le seul objectif fut la création du prolétaire, uniquement payé en salaire et non sur la valeur de son travail. Il est rassurant de voir que les étudiants en révolte contre la « modernité » du monde trouvent dans la « commune  » de 1871, les germes de l’espoir. Que cherchent les étudiants en bloquant l’université ? juste à débloquer un système qui fait de la sélection, le moyen d’accéder pour une infime minorité aux emplois de managers du capitalisme financier dominant et bloqueur…

La France un Pays de Révolutions : Notre Pays a cette matrice historique, qu’il ne sait faire les évolutions nécessaires qu’a coup de Révolutions. Macron lui-même a intitulé son livre « Révolutions » mais pour lui et ses soutiens, c’est une Révolution rétrograde d’un retour en arrière vers le règne des banquiers. Pour le reste observons les faits :

  • 1789 fut la Révolution, qui par « le blocage du pouvoir monarchique », l’occupation des châteaux, déclenchant la nuit du 4 août, mis à bas le régime féodal et ses privilèges. C’est donc bien le « blocage Révolutionnaire » des « prises de châteaux » et de destruction des « titres de propriété » qui « débloquant » le système féodal, participa à la création et à l’Institutionnalisation de la République. Ici le « blocage » fut source de progrès.
  • Les révolutions de 1830, 1848 et 1871 ne furent en définitive que des répliques de 1789, car après chaque Révolution, les « rétrogrades d’ancien régime » voulurent, à chaque fois, revenir sur les « conquis politiques démocratiques », obtenus par les « bloqueurs-débloqueurs » de 1789. Avec par ordre d’apparition Louis XVIII [1], Charles X [2] Louis-Philippe [3], et Napoléon III…qui visait un retour à l’empire. La défaite militaire de ce dernier, déclencha la Commune dont les avancées politiques et sociales sont innombrables [4] et dont certaines ne sont toujours pas appliquées aujourd’hui.
  • La Révolution de 1917 : Les bolchéviques à leur manière, ne furent que des « débloqueurs » du « Tsarisme » plus vieux système féodal en Europe.

J’imagine les antimarxistes primaires se délectant à la lecture des phrases précédentes et pouvant se pavoiser d’avance sur ce « discours » franco-français ou de soutien à une révolution soviétique disparue et anachronique à l’ère de la mondialisation, d’un gauchiste dépassé. Mais que dire alors de…

La Révolution Américaine : Mais voilà la Révolution Américaine… et comment se déclencha-t-elle, si ce n’est, là aussi, que par le « blocage » des navires anglais dans le port de Boston et « l’occupation blocage » de ces mêmes navires. C’était donc bien le système anglais du capitalisme colonial, qui « bloquait » l’émancipation du peuple américain…Et les « bloqueurs américains », sans doute minoritaires au début, ont eu raison de le faire au vu de l’Histoire humaine déroulée et du résultat obtenu (U.S.A première puissance mondiale). En fait de minoritaire, on pourrait même parler « d’avant-garde » puisque ce sont 60 bostoniens, dénommés « les fils de la liberté » qui s’emparèrent des bateaux : « Le 16 décembre 1773, soixante Bostoniens nommés Les Fils de la Liberté grimpèrent à bord des trois navires (le Dartmouth, le Eleanor et le Beaver) costumés en Amérindiens de la tribu des Agniers car ces derniers suscitaient la terreur à cette époque. Silencieusement, entre 18 et 19 heures ils ouvrirent les tonneaux et jetèrent 342 caisses de thé par-dessus bord ». [5] Non seulement ils bloquèrent mais ils détruisirent, de vrais gauchistes.

Ces 60 bostoniens étaient donc encore plus minoritaires que les étudiants occupant les facs aujourd’hui, mais on peut être minoritaire et être dans le sens de l’Histoire, tel est le sens des Révolutions progressistes, qu’il ne faut pas confondre avec les révolutions conservatrices, pour ne pas dire réactionnaires.

Le blocage des résistants : En 1940, les résistants au nazisme et au régime de Vichy étaient aussi peu nombreux, une minorité agissante dont le premier but fut d’appeler à « l’insoumission » et à la Résistance. Puis organisé notamment dans les entreprises (C.G.T-P.C.F) et notamment à la S.N.C.F, ils se mirent à « bloquer » le système militaire nazi. Dans le même mouvement, au cœur de la nuit noire, ils élaborèrent un programme au titre lumineux « Les jours heureux » dont la portée visait justement à « débloquer » le vieux capitalisme des « rentiers de l’industrie  » qui pactisaient avec le régime : « Mieux vaut Hitler, que le front populaire ». Les « blocages » (déraillements des trains de chars allemands), permirent le succès du débarquement américain et plus tard ce rôle de la Résistance et des « blocages » opérés permirent à De Gaulle de pouvoir s’imposer comme chef de l’Etat légitime. Ce sont donc ces « blocages » qui permirent de « débloquer » la situation militaire et politique, permettant de reconstruire la France, sa sécurité sociale, son école publique, ses hôpitaux, ses Nationalisations et ses services publics. Les blocages et Résistances désormais soutenue par une immense majorité de la population, permirent de sortir du régime de Vichy. D’un coup, le Patronat devint silencieux, acceptant les nationalisations et la Planification.

Des mouvements sociaux : Ce sont les différents mouvements sociaux de « blocage » des productions par grève qui ont obligé le patronat à négocier et à signer des avancées sociales, « débloquant » de fait la situation immédiate et améliorant la situation de chacun…

  • Les mineurs bloqueurs : Ce sont les 1.300 grèves des mineurs de 1906, « Bloquant » la production des mines qui ont contribué à l’écriture du premier code du travail de 1910, « débloquant » ainsi les protections collectives.
  • Les grévistes bloqueurs de 1936 : En 1936, c’est le « blocage » des entreprises et de la production par les ouvriers en grève qui permirent d’obtenir des « conquis sociaux » et notamment de l’obtention des premiers « congés payés », dont désormais ouvriers, employés ou cadres bénéficient chaque année. Une fois de plus l’Histoire donne raison aux « bloqueurs »… véritables « débloqueurs de système ».
  • Les « bloqueurs » de Mai 1968 : Là encore il fallut que la « classe ouvrière organisée » bloque la production pour obtenir en un temps minimum des « conquis sociaux » d’une importance inégalée (30 % de hausse du SMIG, section syndicale d’entreprise, 3ème semaine de congés payés etc.).
  • Les bloqueurs du Larzac : Face au projet d’extension du camp militaire du Larzac, en 1971, les paysans s’opposèrent et bloquèrent le projet. Avec le recul historique ce blocage était justifié et a permis de « débloquer » un autre avenir [6].
  • Les bloqueurs de la Z.A.D : Face à un projet d’Aéroport indécent au vu des objectifs de CAP 21, les « bloqueurs de la Z.A.D » sont à l’avant-garde de l’humanité qui pense à demain.
  • Les bloqueurs à l’aune des rapports sociaux : Que l’on soit pour ou contre le gouvernement actuel et ses « réformes » le lecteur honnête ne peut contester cette articulation entre « blocages et débloquages de système ». Cette histoire est celle des rapports sociaux sous-jacents qui s’opposent frontalement à « l’histoire des jours qui passent »…

Le blocage médiatique : Les médias aujourd’hui, par leur pratique de répétition en boucle de la phraséologie du système contre les « bloqueurs cheminots » et « bloqueurs étudiants » (« usagers pris en otage », « galères des transports », « grèves qui coutent chers », « blocage des facs », « violence des manifestations »), contribuent au maintien du système bloquant. Mais quel est ce système qui bloque la société ?

Le capitalisme un système bloqué et à bout de souffle. Au-delà des mots utilisés (« modernité », « modernisation », « management », « entreprenariat », « mobilité », « nouveau monde » etc.) qui visent à masquer le réel, le capitalisme, est avant tout un « système bloqué et bloquant ». Arcbouté sur le défense de son privilège d’obtenir du profit par l’exploitation des autres, du fait de son rapport exclusif de propriété des moyens de production et d’échange, il refuse toute évolution sociale, visant à un meilleur partage des richesses et des ressources, expliquant par ailleurs ses crises financières, boursières et de suraccumulation, entraînant la paupérisation le chômage et la précarité du plus grand nombre et ses guerres inhérentes : « le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage » [7].

Celui-ci est de plus à bout de souffle, car dans un système technologique qui change (« Révolution informationnelle »), il veut nous faire revenir en arrière aux rapports sociaux du XVIII ème siècle (réforme sur le code du travail) et dont l’ubérisation est la matrice, là où « l’humanité qui marche », a besoin de « ruptures d’avenir » d’un progrès social mondialement partagé d’un « autre monde ».

Le capitalisme en tant que système ne peut donc en aucun cas permettre à la société de voir et de se projeter dans l’avenir, car « bloqué » sur son système de profit financier, primant le développement de la société et faisant des peuples,
de simples variables d’ajustement. Une nouvelle Révolution politique n’est de ce fait point à exclure et Mai 2018 a plus à voir avec 1789 qu’avec Mai 1968, du fait de ce blocage obscurantiste du « tout marchandise », application du « tout profit » appliqué au monde entier (« mondialisation »).

Penser et réfléchir / Ouverture :

 

Blocage ou déblocage ? Et l’on voit en définitive selon le regard historique que l’on porte, celui de l’instant donc du marché (« rencontre entre une offre et une demande fixant un prix ») ou une matrice historique sociale, celle renvoyant à une approche en termes de « lutte de classes » la réponse sera différente.

Dans tous les cas, cheminots et étudiants en bloquant, ont ce mérite démocratique, de nous obliger de penser et de réfléchir, car bloquer signifie arrêter le mouvement et nous octroie ainsi le temps de réfléchir.

La critique sur le fait qu’ils sont minoritaires ne tient pas au regard de l’Histoire. De tout temps les premiers bloqueurs ont toujours été minoritaires, mais ils portent en actes, la matérialisation du progrès social à venir d’un « autre monde » à enfanter.

Et si tout le monde se mettait à « bloquer » ce système, la réflexion serait d’autant plus profonde qu’elle pourrait déboucher, non sur un « nouveau monde » [8] idéologie du retour en arrière versus Macron, mais sur un …. « Autre monde » [9] celui qui depuis Spartacus brise les chaines des esclaves dans une démarche nécessairement éruptive et tremblante. Tel est le chemin de l’émancipation.

Pour les étudiants et cheminots bloqueurs, le 28 Avril 2018, Fabrice

[7Jean Jaurès

[8Il est curieux de vois ce Président « moderne » utiliser cette expression qui historiquement désigne l’Amérique, qui fut peuplé par les puissances coloniales des débris de la société (délinquants, repris de justice, prostituées, voleurs etc…).

[9Merci à Téléphone, groupe Rock français aux paroles incisives.